Israël-Palestine : entretien avec Christopher VARIN à propos de la coopération internationale

Une délégation du Conseil Départemental de Meurthe et Moselle s’est rendue en Israël et en Palestine du 4 au 8 juillet 2017, afin de faire le point sur les dossiers engagés en matière de coopération internationale décentralisée. Cette délégation était composée de :

Mathieu KLEIN, Président du Conseil Départemental
Agnès MARCHAND, Vice Présidente déléguée à l’enfance, à la famille et au développement social
Anthony CAPS, Vice Président délégué à l’éducation, à la citoyenneté et au sport
Patricia DAGUERRE, Présidente de la Commission éducation
Christopher VARIN, Conseiller Départemental du canton de Lunéville 1 et Vice-Président du Groupe de l’Union de la Droite et du Centre
Alain CASONI, Conseiller Départemental du canton de Villerupt, représentant du groupe Front de Gauche
Florine VAN MEERVELD, représentant la Ligue de l’enseignement
Martine HUOT-MARCHAND, Médecin de Protection Maternelle et Infantile

Trois semaines après son retour, Christopher VARIN a souhaité revenir, avec nous, sur ce déplacement.

 

Qu’est-ce que la coopération décentralisée pour le Conseil Départemental de Meurthe-et-Moselle ?

Cette politique est intitulée « Échanges et Coopération Internationale », elle repose sur 3 axes principaux :
► Apporter un appui aux associations de Meurthe-et-Moselle qui développent des projets de coopération, ainsi que des projets portés par des associations de jeunes,
► Établir un lien avec d’autres collectivités à l’international dans le cadre de programmes de coopération décentralisée institutionnelle
► Développer « l’éducation au développement et la sensibilisation à la solidarité internationale »

Dans ce cadre, le département intervient sur plusieurs théâtres de coopération :
► au Maroc par le biais d’une coopération qui l’engage dans un programme de développement dans le domaine de la protection de l’enfance
► en Équateur et au Pérou où le département travaille dans la lutte contre les effets du changement climatique par des actions de gestion de l’eau et de reforestation
► en Inde autour d’un programme d’éducation à l’environnement et d’assainissement de l’eau
► au Québec avec des échanges sur la qualité de l’air intérieur des bâtiments scolaires
► en Israël et Palestine dans le cadre d’un projet dans le domaine de la santé et les échanges de jeunes.

C’est sur ce dernier théâtre de coopération qu’une délégation est partie pendant 4 jours au début du mois de juillet 2017.

 

A l’origine, quelle était votre position au sujet de la coopération décentralisée ?

Depuis le début de ce mandat départemental je prenais systématiquement position contre les sujets traités par la politique intitulée « Échange et Coopération Internationale ». Dans le budget 2017 du Conseil Départemental, c’est un montant global de 95 000 euros qui est prévu à cet effet dont 25 000 euros fléchés sur la coopération décentralisée institutionnelle. J’estimais que dans un contexte de restrictions budgétaires, l’argent des contribuables meurthe-et-mosellans n’avait rien à faire à l’étranger.

Comment pouvions-nous expliquer à nos administrés que nous avions de moins en moins de crédits à accorder aux politiques départementales, telles que l’entretien des routes départementales, celui des collèges, les politiques de solidarité et de réinsertion sociale notamment, ou même le soutien aux associations, tout en allant dépenser une partie de notre budget à l’étranger, si marginale soit-elle ?

C’était, pour moi, symboliquement contradictoire et inapproprié. J’estimais que la coopération internationale devait relever du niveau national.

 

Vous avez donc accompagné la délégation qui s’est rendue en Israël et en Cisjordanie. Quel était votre objectif ?

Mon objectif était clairement de mieux maîtriser ces dossiers afin de statuer en toute connaissance de cause. Je souhaitais me rendre compte de la manière dont était utilisé l’argent des contribuables Meurthe-et-Mosellans, de voir quelles étaient les problématiques soulevées sur le terrain, mais aussi et surtout de sentir et ressentir le contexte.

 

Cet objectif a-t-il été atteint ?

Une colonie proche de Ramallah

Oh que oui ! L’objectif a même été dépassé. La réalité du terrain m’a sidéré, elle m’a conduit à me remettre totalement en question sur plusieurs sujets. Nous parlons de femmes et d’hommes qui vivent au quotidien le conflit israélo-palestinien, ses conséquences et ses implications dans la vie de tous les jours. Nous parlons d’un des conflits les plus difficiles à appréhender de tout le Moyen-Orient.

Ne l’oublions pas, c’est un climat de guerre. L’atmosphère y est lourde, c’est une poudrière prête à exploser à la première étincelle. Les heurts de ces derniers jours sur l’Esplanade des Mosquées surplombant le Mur des Lamentations à Jérusalem ayant entraîné plusieurs morts de part et d’autre confirment ce climat de tensions exacerbées.

 

 

Quel était l’objectif de cette délégation ?

A l’origine, le Conseil Départemental de Meurthe-et-Moselle avait pour ambition d’établir une coopération tripartite entre Israël, la France et la Palestine. Mais le climat actuel, de plus en plus tendu, rend impossible toute coopération multilatérale. Nous sommes donc partis sur deux coopérations bilatérales.

Il s’agit d’organiser des échanges entre des jeunes meurthe-et-mosellans et des jeunes Israéliens d’abord, puis avec des jeunes Palestiniens par la suite et pourquoi pas, dans un avenir plus ou moins proche, de faire travailler les jeunes français, israéliens et palestiniens sur un même projet.

Ceci favorisera le dialogue au-delà des frontières communautaires, permettra peut-être à chacun de mieux se connaître et nous permettra de promouvoir l’enseignement du français en Israël, qui est la quatrième langue enseignée après l’hébreu, l’arabe et l’anglais. La langue russe vient de plus en plus concurrencer le français.

« Avant de solutionner un conflit il s’agit de ne pas l’entretenir »

Il faut savoir que pour les Israéliens et les Palestiniens, la France est le pays de la Culture, des Arts et des Lettres. Ils sont passionnés par notre pays. Nous pourrons profiter de l’année culturelle partagée entre Israël et la France pour promouvoir la langue française et les campus universitaires français. L’influence de la France dans ce domaine a un rôle très important sur la scène diplomatique à l’échelle du conflit.

Le rétablissement du dialogue entre les jeunes générations israéliennes et palestiniennes est un enjeu majeur dans le rétablissement de la paix. En effet, le blocus de Gaza depuis la victoire du Hamas en 2006 a plongé toute une partie de la jeunesse dans une rupture totale de dialogue et d’échanges. Des jeunes palestiniens de 10 à 15 ans n’ont jamais vu Jérusalem ou n’ont jamais échangé avec un israélien sans la barrière de l’uniforme. Ils seront demain adultes et acteurs dans ce conflit. C’est maintenant qu’il faut agir pour installer les conditions favorables du rétablissement de la paix.

Si on ne veut pas entretenir les germes qui rendront le conflit impossible à solutionner demain, nous devons œuvrer pour rétablir le dialogue. C’est primordial, avant de solutionner un conflit il s’agit de ne pas l’entretenir.

L’Institut Français à Tel Aviv

La porte de Damas à Jérusalem

 

Et pour ce qui est du côté palestinien quant à la coopération ? A quel niveau intervient le Conseil Départemental ?

Sur ce point, les enjeux sont différents et plus concrets. Nous intervenons dans la commune de Ya’Bad, comptant plus de 13 000 habitants, située dans la province de Jénine en Cisjordanie (territoire palestinien) administrant 13 communes et plus de 78 localités dont des camps de réfugiés.

L’objet de cette coopération porte sur la construction d’un hôpital régional permettant d’accueillir une maternité et un service hospitalier adapté à la petite enfance. A l’origine, ce projet était soutenu par l’Autorité Palestinienne, qui l’avait par la suite retiré de sa liste de priorités. La lettre d’intention de coopération versée au dossier par notre collectivité a permis, avec l’engagement d’autres acteurs, d’exercer l’effet de levier nécessaire pour que l’Autorité Palestinienne revienne autour de la table des financeurs et des soutiens.

Ce projet relève de l’intérêt vital pour ces populations ; j’ai été confronté à des femmes me racontant les difficultés rencontrées par les femmes prêtes à mettre leur enfant au monde dans cette région. Ya’Bad relevant d’un établissement situé en territoire israélien, le passage facile au check point n’est que très rarement garanti dans ce sens de transit.

La présence d’une maternité dans cette région permettra de solutionner l’une des causes entretenant le climat de haine et de conflit perpétuel entre les Palestiniens et les Israéliens. C’est important de réduire petit à petit le nombre des causes du conflit.

Conseil municipal de Ya’Bad et les forces vives de la commune

Avec le gouverneur de la province de Jénine

 

En quoi la Meurthe-et-Moselle a-t-elle un intérêt à agir dans ce domaine ?

Comme je l’ai dit tout à l’heure, le Moyen Orient est une véritable poudrière. Aujourd’hui, les pays arabes voisins d’Israël sont en plein effondrement du fait du démantèlement des régimes autoritaires, de l’émergence de DAESH (l’État islamique), de la lutte acharnée de l’Occident pour mettre fin à la menace terroriste notamment. L’attention des pays arabes est captée par des enjeux qui les détournent du conflit israélo-palestinien.

Mais lorsqu’ils en auront fini avec ces enjeux, qui peut dire ce qui se passera ? Le processus de paix étant à l’arrêt complet depuis plusieurs années, j’ai bien peur que la situation ne dégénère à nouveau dans cette partie du monde. Nous sommes peut-être en train d’assister à l’émergence des causes de nouvelles guerres avec la tension des relations israélo-palestiniennes d’aujourd’hui, avec l’abandon de l’administration de John Kerry, alors Secrétaire d’État aux Affaires Etrangères de Barak Obama constatant l’échec des négociations en la matière.

C’est là que je trouve les justifications de l’intervention de notre département, à son modeste niveau, certes, mais qui a le mérite d’exister.

Il faut savoir que le climat de guerre au Moyen Orient et en Afrique Sub-saharienne jette des milliers de migrants dans des embarcations de fortune en Mer Méditerranée depuis plusieurs années. Et le démantèlement de la Jungle de Calais a directement impacté la Meurthe-et-Moselle.

Notre département accueillait 154 jeunes non accompagnés (mineurs et majeurs) au 25 mars 2016. Le 8 novembre nous dépassions les 260 jeunes non accompagnés et la dynamique n’est pas à la baisse. Le budget accordé en 2017 à l’accueil des Mineurs Non Accompagnés (MNA) s’élevait à 4 434 000 euros… Dans le contexte actuel nous devons tout faire pour inverser la tendance en la matière.

Le rétablissement d’un climat plus propice à la paix, la dynamique diplomatique relancée par l’administration Trump focalisant son action sur le développement économique, nous permettront d’aider directement ces populations là où elles habitent.

L’augmentation exponentielle de nos efforts pour accueillir dignement ces migrants provoquera bientôt l’embolie de notre système. Nous ne pourrons pas accueillir « ad vitam aeternam » l’intégralité de ces malheureux.

Nous devons absolument restructurer notre approche sur cette question. C’est en stabilisant la situation militaire d’abord, politique ensuite et économique enfin, dans ces parties du monde que nous réussirons à maintenir ces populations sur le sol qui les a vues naître. Nous devons solutionner le problème à sa source si nous voulons avoir une chance d’être efficace et juste.

Laisser ces malheureux prendre la mer, risquer leur vie durant cet exode et les obliger à s’installer dans des pays qui n’ont pas les capacités de les accueillir, c’est presque criminel…

Je suis donc persuadé que nous devons revoir nos positions en matière de coopération internationale et plus largement en matière d’immigration. Les problématiques en la matière ne sont pas là où nos politiques et médias nationaux veulent bien nous le laisser entendre.

La coopération internationale doit être notre réponse en matière de lutte contre la précarité et contre la pauvreté dans le monde.

 

Vous avez évoqué lors de votre retour, le rôle important qu’a joué votre visite de Jérusalem dans votre compréhension et votre sensibilisation sur toutes ces questions. Qu’est-ce qui a provoqué ce sentiment ?

L’église du Saint-Sépulcre

« Chemin de la Souffrance »

Jérusalem est une ville hors du temps… Le poids de son Histoire, la ferveur qu’elle suscite chez les croyants de nombreuses religions à travers le monde en font une ville très particulière. Lorsque je l’ai visitée, l’admiration, l’émotion et l’humilité m’ont placé hors du tumulte moderne et contemporain de nos sociétés. Cette ville m’a inspiré plus que ce que j’espérais.

Aujourd’hui elle tient une part non négligeable dans les négociations et le processus de paix entre les Israéliens et les Palestiniens. J’y ai vu, de mes propres yeux, s’affronter l’influence et les revendications israélo-palestiniennes à de multiples occasions et de multiples façons.

Nous parlons d’une ville influencée par la Grèce Antique, l’Empire Romain, l’Empire Byzantin et l’Empire Ottoman. Dominée tour à tour, volontairement dans le désordre, par les croisés, par Saladin, par les juifs, par les khalifes, par les sultants… Jamais personne n’a réussi à dominer cette ville durablement. Elle suscite tant de passion, tant de ferveur.

J’ai moi-même, qui ne suis pas très religieux, été happé par la ferveur manifestée par les pèlerins au Saint Sépulcre. Ils m’ont ému, bouleversé. Je comprends les passions déchaînées par cette ville.

Je partage la position de la France et de la Communauté internationale qui ne reconnaissent aucune souveraineté sur Jérusalem. Le Consulat Général de France à Jérusalem dépend directement du Ministère des Affaires Etrangères et pas de l’Ambassade de France en Israël.

C’est symbolique. La Paix passe peut-être par un statut particulier pour Jérusalem, hors de toute souveraineté.

 

 

 

 

 

 

Est-ce que notre fierté d’être français ressort grandie lorsqu’on vit ce type d’expérience ?

Panorama de Jérusalem

Je n’ai pas cessé de penser à notre pays dès l’instant où j’ai posé le pied en Israël. Mais s’il y a bien une chose qui m’a accompagné tout au long de ce périple, c’est le sentiment de satisfaction qu’il n’existe qu’une seule et unique communauté nationale en France.

A chacun de nos déplacements, j’ai été frappé par la différenciation entre les communautés. On nous parlait tantôt de juifs israéliens, tantôt d’arabes israéliens, tantôt de palestiniens. Même au sein de la communauté chrétienne on différenciait la communauté des franciscains, de celle des orthodoxes, de celle des coptes notamment. J’ai été d’autant plus surpris lorsqu’on m’a informé qu’il existait des mesures particulières concernant la cohabitation de ces communautés au Saint Sépulcre, parce qu’elles ne s’entendaient pas toujours pour la gestion de ce haut lieu de christianisme.

J’ai pu me rendre compte, à de multiples occasions, que les racines même de tous les conflits qui animent Jérusalem et ces territoires, se trouvent dans la communautarisation exacerbée de la société.

Ceci n’existe pas en France et nous devons tout faire pour qu’il n’existe qu’une seule communauté nationale française. J’ai pu constater quels étaient les conflits, entretenus au quotidien du fait de cette communautarisation. Et ne pense pas que cette dernière soit compatible avec l’idée que nous nous faisons de la paix en France.

C’est en cela que l’expérience, les valeurs et l’esprit de la France m’ont inspiré de la fierté et de la satisfaction. Nous avons peut-être entre nos mains et dans nos habitudes quotidiennes, quelques solutions à proposer pour désamorcer quelques-unes des principales tensions entretenues par le communautarisme généralisé dans ces territoires.

 

Quelles sont les rencontres qui vous ont le plus marqué lors de ces 4 jours ?

Je garderai en mémoire l’accueil par le Maire de Ya’Bad et son Conseil Municipal. Leur générosité, leur amour pour la France et la sincérité de cette joie de nous recevoir m’ont touché. Je tiens encore à les en remercier.

L’échange avec le Consulat Général de France à Jérusalem m’a beaucoup marqué également. J’ai pu me confronter à une analyse diplomatique de haut vol, un discours mesuré et parfaitement objectif sur une situation qui demande une subtilité à toute épreuve. J’ai énormément appris de cet échange.

Et enfin, à Tel Aviv c’est Tamir Nadav, ancien Conseiller diplomatique de Shimon PEREZ qui m’a beaucoup impressionné. Son expérience et ses éclairages provenant des coulisses du processus de paix m’ont véritablement passionné et ont enrichit ma culture personnelle.

Avec Tamir Nadav, ancien conseiller diplomatique de Shimon PEREZ.

Avec la représentante du Consulat Général de France à Jérusalem

Avec le maire de Ya'Bad

Avec le maire de Ya’Bad

 

Avez-vous donc changé d’avis au sujet de la coopération décentralisée ?

Cette expérience m’a bouleversé et choqué, elle a provoqué chez moi un besoin de remise en question à plusieurs niveaux. Oui, j’ai changé d’avis sur la coopération décentralisée.

Qu’on soit une collectivité française ou l’État Français, en matière de coopération internationale c’est l’image de la France qui nous colle à la peau. Et l’influence, la force et l’image de notre pays provoquent l’effet de levier nécessaire au déblocage de certains projets cruciaux.

Cet effet de levier peut aussi rendre possible l’intervention d’acteurs supplémentaires qui ont les capacités et les moyens d’adapter ou de rendre plus économique et efficace un projet.

Aujourd’hui, j’ai non seulement changé d’avis et je voterai pour les projets de coopération décentralisée, mais je pense que nous devrions utiliser ce levier de manière plus importante.